Les chercheurs amateurs, clef méconnue de l’archéologie

  • Mis à jour : dimanche 25 avril 2021 14:21
  • Publication : samedi 10 avril 2021 15:59
  • Écrit par Eliott de la Michellerie
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« Amateur », un terme qui sonne péjoratif à l’oreille, souvent interprété comme un manque de savoir-faire… Ainsi, les chercheurs amateurs sont-ils souvent et injustement mis de côté au sein de la recherche archéologique, par manque de confiance ou par mépris. Pourtant, leur rôle est décisif et leurs découvertes peuvent être cruciales. Enquête sur un profil qui ne doit pas être oublié, mais au contraire inclus au sein de la communauté archéologique.

Pourquoi l’archéologie n’est-elle pas réservée aux seuls experts en la matière ?

Nombreux sont les archéologues professionnels qui se battent pour faire reconnaître les chercheurs amateurs à leur juste valeur. Mais qui sont exactement ces chercheurs amateurs ? Définie par l’icono-archéologue Jean-Olivier Gransard-Desmond (1), la qualification de « chercheur amateur » désigne une personne qui pratique une activité bénévole régulière dans une discipline scientifique sans formation spécifique adaptée. En archéologie comme ailleurs, cela implique alors un bon encadrement. Un chercheur amateur n’ayant pas bénéficié de formation dans la discipline, la qualité de son travail n’est pas assurée sans pour autant qu’elle soit forcément mauvaise. « Leur motivation et le temps dont ils disposent représentent une aide non négligeable pour les professionnels », ainsi que le note le Dr Gransard-Desmond. Pour cela, une collaboration est indispensable qui doit effacer les discriminations persistantes. « L’archéologie d’aujourd’hui dépend au départ exclusivement du travail fait par des amateurs, défend Érik Gonthier, archéologue professionnel et maître de conférences au Muséum National d’Histoire Naturelle. C’est un plaisir d’aller vers eux, ils peuvent vraiment apporter quelque chose. »

L’archéologie d’aujourd’hui dépend au départ exclusivement du travail fait par des amateurs

Une activité qui peut forger une carrière

Fouille à Lérida en EspagnePour passer d’amateur, à amateur éclairé, et arriver jusqu’à un exercice rémunéré de la recherche, il est indispensable d’accumuler de l'expérience sur le terrain. Par exemple, de multiples fouilles sont ouvertes chaque année à tout type de profil. Cela peut être l’occasion d’acquérir de précieuses connaissances, des techniques spécifiques, et de s'imprégner de la recherche archéologique, afin d’éventuellement finir par accéder à un statut de professionnel. « Au début, [les chercheurs amateurs] parlent de pierres, de cailloux..., confie Érik Gonthier. Puis, les années passant, le vocabulaire adapté et la bonne syntaxe se mettent en place. On passe alors au fil du temps d’un discours d’amateur à celui d’un professionnel confirmé ».

Il n’est donc pas rare de rencontrer des profils variés lors de fouilles, ce qui en fait des lieux cosmopolites. On y assiste en direct à l’évolution et à la prise de maturité de ces chercheurs amateurs qui s’y améliorent d’année en année.

Des missions et un soutien indispensables

Coopération mêlant professionnels et amateurs sur le chantier du RozelIl n’est donc pas obligatoire d’avoir suivi des études en archéologie pour intervenir sur des fouilles : les profils sont divers, l’atout essentiel étant d’être passionné et attentionné. « Une fois sur le terrain, leurs compétences se révèlent parfois meilleures que celles des diplômés du métier, révèle Marie-Élise Gardel, archéologue professionnelle à la retraite. Tout est une question de doigté, de voir qui est capable de quoi ». De la problématisation à la publication d’un article en passant par la prospection, l’appui d’inventaires de matériel, le déblaiement d’un secteur, l’analyse fonctionnelle de vestiges, etc., les missions sont nombreuses. Chacun trouve sa place en fonction de son niveau et de façon diplomatique, de manière à aider efficacement ou à apporter une contribution de qualité à la recherche archéologique. Pour des fouilles, le recrutement se fait généralement sur curriculum vitae afin de juger de la motivation et de l’aptitude du candidat bien que la sélection reste relativement ouverte à toutes et à tous. « Ils apportent leur bonne humeur et un regard extérieur sur l’archéologie, ce qui en fait une expérience enrichissante, ajoute Marie-Élise Gardel. Les fouilleurs [amateurs] m’ont beaucoup apporté, certains sont restés mes amis ». Pour les activités hors fouilles, c’est la rencontre avec des archéologues professionnels ou bénévoles qui leur permet de se corriger et d’avancer. S’il ne fait pas partie officiellement d’une équipe, un chercheur amateur souhaitant faire un travail de qualité n’est cependant jamais isolé.

Autrement dit, de nombreux archéologues professionnels soulignent l’importance des chercheurs amateurs. N’oubliant pas les origines de la recherche, ils considèrent que leur présence humanise le travail et contribue à la vulgarisation de leur métier.

À travers trois de ses piliers, ArkéoTopia participe à la mise en relation entre experts et amateurs. Avec ses actions de formation pour la recherche archéologique, l’association participe à la formation d’aspirants à une professionnalisation ou à une amélioration de leurs compétences. Avec ses actions de soutien et de défense de la recherche archéologique, ArkéoTopia participe à la reconnaissance des actions des chercheurs amateurs afin qu’ils soient le mieux intégrés possible et que la recherche archéologique puisse bénéficier de leurs apports. La démarche d’ArkéoTopia montre bien l’importance de structures permettant aux chercheurs amateurs de se sentir reconnus et capables de contribuer à la recherche archéologique.

Un rôle clé dans la lutte contre le vandalisme et le pillage

Un pillage en Israël qui aurait pu être évité ?Au quotidien, les risques de bouleversements des sites, volontaires ou involontaires, restent nombreux. Face à ces problématiques de vandalisme, le rôle des amateurs semble en outre ambivalent. Jean-David Desforges, archéologue professionnel et président de l’association de lutte contre le pillage HAPPAH, qui en accueille régulièrement, explique : « Les [chercheurs] amateurs, n’étant ni fonctionnaires, ni assermentés, donc sans les outils administratifs entre les mains pour riposter, ont constitué pendant longtemps la cible favorite des pirates qui en ont moins peur que des professionnels ». Autrement dit, un chantier de fouilles dirigé par un chercheur amateur verrait sa probabilité de vols ou de profanations accrue. « S'il s'agit d'un chercheur amateur, donc hors statut institutionnel bien qu'ayant les autorisations de l'État pour fouiller, les pilleurs savent très bien que la réactivité sera plus longue, et qu'il y aura une dissolution des réponses » explique le président de l’HAPPAH. En effet, si les archéologues professionnels qui administrent le territoire considèrent le site comme de moindre intérêt en préjugeant également de rapports et de résultats de faible teneur scientifique, ils ne réagiront pas aussi rapidement que pour des archéologues professionnels. Une attitude que M Desforges regrette : « De mon point de vue d’actions anti-pillage, le maillage de ces chercheurs est le meilleur rempart contre le pillage. Leurs activités produisent une ambiance favorable au patrimoine ».

Leur expérience de terrain et leur présence peuvent en effet s’avérer être des moyens efficaces pour dissuader les pilleurs. Bien qu’ils semblent à première vue plus vulnérables, les chercheurs amateurs, généralement motivés et disposant de temps, sont en réalité un outil de défense redoutable.

Des activités encadrées évitant les accidents

Supervision mutuelle sur une fouilleL’idée selon laquelle la présence de chercheurs amateurs sur des sites archéologiques augmenterait le risque de dangers ou d’erreurs destructrices est erronée. « L’essentiel dans une fouille programmée, c’est que les amateurs soient très bien encadrés, conseille Marie-Élise Gardel. Les accidents sont très peu fréquents, tout repose sur l’accompagnement et la surveillance ». Afin d’éviter les risques au maximum, des moyens conséquents sont mis en place pour s’assurer de leurs compétences et/ou de leurs bonnes intentions. En cas de difficultés à effectuer une tâche, ils sont simplement reconduits vers une activité en adéquation avec leurs capacités. « Les filtres sont nombreux : réalisation de dossiers scientifiques préludant aux autorisations, contrôle et vérification sur le terrain, réception des rapports d’opération et du mobilier archéologique, » affirme Jean-David Desforges. « On ne donne pas de mission au-dessus des possibilités de la personne autorisée ».

L’accompagnement est ainsi essentiel pour que les chercheurs amateurs puissent mener leur tâche à bien. S’il arrive qu’ils travaillent parfois en autonomie, voire en solitaire, il est toutefois bénéfique pour l’archéologie qu’ils allient leurs forces aux professionnels afin de fournir un travail plus adapté et de qualité.

Une discrimination persistante envers les chercheurs amateurs

Discriminés et non respectés, les chercheurs amateurs risquent de déserter la rechercheCe constat n’est pas neuf. En 1981 déjà, un colloque mettait en évidence la présence des chercheurs amateurs et André Forestier y revenait en 1985 avec son appel aux non professionnels. Depuis, différents archéologues soulignent leur rôle et appellent, comme ArkéoTopia, à la réhabilitation des relations entre chercheurs amateurs et archéologues professionnels.

« Il faut respecter les chercheurs amateurs », prévient Mme Gardel. Bien que leur contribution à l’archéologie soit capitale, il existe encore une importante stigmatisation de la part des professionnels. Érik Gonthier alerte également sur le risque de disparition des chercheurs amateurs à cause de comportements « discriminatoires envers ces braves gens ». Il ajoute : « Tout le monde a le droit de s’exprimer, d’apprendre. Ce n’est pas parce qu’on est chercheur professionnel qu’on est suprémaciste dans le domaine ». Trop souvent dévalorisés, les chercheurs amateurs subissent un véritable processus d’étiquetage dû aux stéréotypes associés à leurs activités. Parfois, cette discrimination va même jusqu’à la violation de la déontologie, des professionnels refusant de reconnaître des découvertes faites par des chercheurs amateurs, ainsi que l’explique Érik Gonthier. « Tenter de faire taire des gens qui ont fait des trouvailles importantes pour s’en accaparer le mérite, ce n’est pas comme cela qu’on va les encourager à faciliter notre travail. Ce genre d’évènements dégrade l’image des archéologues professionnels », regrette le maître de conférences au Muséum National d’Histoire Naturelle.

Au-delà de la création de frustrations, ce genre de comportement est la porte ouverte à des actes dommageables pour la recherche archéologique alors qu’elle a besoin d’agrandir sa communauté tout autant que d’accumuler toujours plus de données de qualité.

Pour conclure

Une forme de reconnaissance pouvant passer par un statut propre serait un excellent levier pour entretenir la motivation des chercheurs amateurs tout en assurant la qualité du travail effectué. Non seulement cela leur permettrait de continuer à apporter leur pierre à l’édifice de l’archéologie, mais cela rassurerait également les archéologues professionnels encore méfiants à leur égard. Une telle reconnaissance ne représenterait qu’un premier pas envers d’autres acteurs non professionnels, mais tout aussi importants et déjà formés : les archéologues bénévoles.

Sources

Reportage issu des interviews de Érik Gonthier, Jean-David Desforges, Marie-Élise Gardel et Jean-Olivier Gransard-Desmond

Pour aller plus loin


flèche hautGransard-Desmond J.-O. « Professionnels, bénévoles, amateurs et citoyens : des acteurs de la recherche pour quels apports ? », Revue canadienne de bioéthique 2/3, 2019, p. 167.


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