Les mystères de Kunara

  • Mis à jour : mercredi 8 décembre 2021 10:43
  • Publication : mardi 30 novembre 2021 11:16
  • Écrit par Lionel Tabourier
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À quelques kilomètres de Souleimaniye au Kurdistan irakien, la mission archéologique française du Peramagron fouille le site de Kunara depuis 2012. La ville du troisième millénaire avant J.-C. mise au jour révèle des particularités uniques et soulève bien des interrogations sur le peuple qui l’a édifiée.

Le site de Kunara révèle les vestiges
d’une cité millénaire au pied des Monts Zagros

Situer Kunara sur une carteLe projet de fouilles archéologiques de Kunara est né en 2010. À l’arrêt depuis l’embargo américain de 1990, les autorités kurdes souhaitent relancer l’archéologie dans cette région. À cette fin, elles contactent des archéologues étrangers, experts du domaine, dont la Directrice de recherche au CNRS Christine Kepinski qui est connue pour ses fouilles de la vallée du moyen Euphrate au cours des années 1980. C’est ainsi que Christine Kepinski part au Kurdistan afin d’évaluer les possibilités d’une mission dans la région. Elle est assistée par Aline Tenu destinée à prendre la responsabilité du projet après le départ à la retraite de Christine Kepinski.

À la suite d’échanges avec le directeur des Antiquités de Souleimaniye, les deux femmes décident de monter un dossier pour réaliser une mission sur le site de Kunara. Kunara présente plusieurs avantages. Son intérêt scientifique présumé est important et sa situation géographique, près de Souleimaniye, offre des facilités logistiques. En 2011, le projet est accepté par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Le chantier débute l’année suivante.

Une étrange cité

Voir une partie du tell de KunaraKunara s'étend au pied des montagnes du Zagros, au Nord-Ouest de la Mésopotamie et de ses fameuses cités du troisième millénaire avant J.-C. Malgré le relief de la région, les anciennes occupations humaines sont relativement simples à identifier car elles se présentent sous forme de tells. Les tells sont des monticules artificiels créés par la destruction et la construction répétée de bâtiments les uns au-dessus des autres. Ces ultimes témoignages de l’histoire des villes antiques permettent aux archéologues de savoir où aller fouiller.

La taille du tell permet d’avoir une idée de la superficie de la ville qui, pour Kunara, serait de l’ordre de 10 hectares. Si on est loin des 976 hectares qu’atteindra Babylone sous le règne de Nabuchodonosor II 1500 ans plus tard, le site va pourtant révéler de nombreuses surprises et démontrer son énorme potentiel archéologique.

La première surprise est la taille des bâtiments : dès le début des fouilles sur la ville haute, l’équipe découvre un édifice monumental comprenant une cour d’au moins 100 m². De telles dimensions suggèrent qu’il s’agit d’un bâtiment public. Cependant, sa fonction précise reste encore à déterminer même si le comblement volontaire — pratique connue — peut suggérer un temple désacralisé.

Bâtiment monumental de la ville hautePlus surprenant encore, d’autres édifices monumentaux sont mis au jour ailleurs sur le site, en particulier à des endroits supposés faire partie de la ville basse. Dans les villes de Mésopotamie, la ville basse n'abrite en général que des habitations domestiques. C’est donc là une particularité de Kunara qui ne semble pas construite sur le modèle mésopotamien.

Les archéologues ont constaté également des différences dans les techniques de construction : alors que les cités mésopotamiennes sont construites en brique crue, la méthode de construction à Kunara s'apparente davantage à du pisé ou à de la bauge. Cette autre particularité a rendu l'identification des murs très difficile au début des fouilles.Tablette d’argile provenant du chantier C

Tout ceci interpelle l’équipe d’autant que d’autres éléments indiquent une influence culturelle mésopotamienne importante, à commencer par les céramiques ou encore les nombreuses tablettes d’argile retrouvées sur place. Celles-ci sont écrites en akkadien et contiennent des sumérogrammes, c’est-à-dire des signes cunéiformes notant des mots sumériens. En effet, bien que l’akkadien n’ait pas de parenté linguistique avec le sumérien, qui est un isolat, il lui emprunte de nombreux termes qu’on peut retrouver dans les textes écrits.

Des questions et des hypothèses

Stèle de Naram-SinQue savons-nous ou supposons-nous savoir des occupants de cette ville ? Actuellement, l’hypothèse privilégiée est que Kunara ait été édifiée par les Lullubis, un peuple sur lequel les informations sont minces. Kunara pourrait même être la capitale de leur royaume : le Lullubum. Personne ne sait quelle langue parlaient les Lullubis. Dans les tablettes retrouvées, certains noms de personnes et de lieux semblent n'avoir aucun lien ni avec l'akkadien, ni avec le sumérien. Il pourrait donc s'agir d'une langue tout à fait différente.

Vue zénithale du chantier BTout porte à considérer Kunara comme un important centre d'échange et une ville relativement riche. Les vestiges d’ossements d'animaux rares (lions, panthères, chevaux, etc.), probablement des cadeaux diplomatiques de valeur, en sont un des indices. Malgré l’absence de gisements à proximité, la découverte d’outils lithiques en obsidienne en est un autre. Il est d'ailleurs étonnant que ces matériaux rares aient été employés pour produire des outils courants, comme cela s’observe sur le site.

La ville devait sans doute sa prospérité à ses ressources agricoles : parmi les édifices identifiés de manière certaine, les archéologues ont mis au jour un « bureau à la farine », bâtiment administratif important dans lequel étaient collectées et pesées les farines provenant des environs. Parmi les tablettes comptables provenant d’un autre « bureau à la farine » apparaît un terme encore jamais rencontré : le gur du Subartu. Dans la région, le gur est une importante unité de mesure de volume, généralement liée au gur impérial d’Akkad. Or le terme Subartu (le nord, au sens large) laisse penser qu’il fallait pouvoir distinguer cette mesure du gur impérial et donc qu’il existait de forts liens avec l’empire akkadien. S'agissait-il de liens commerciaux ou d'un assujettissement à Akkad ?

Par ailleurs, aucun mur d’enceinte n’a encore pu être découvert malgré l’importance de la ville. Kunara serait-elle plus étendue qu’initialement supposé ? Les remparts seraient-ils situés dans une zone encore non explorée ? Un centre aussi important que Kunara pourrait-il tout simplement ne pas avoir de remparts ? Autant de nouvelles interrogations pour les archéologues qui restent pour le moment sans réponse. Le nom même de la cité d’origine reste un mystère car Kunara est son nom actuel.

La fin de Kunara

Vue du chantier C de KunaraTous ces bâtiments ont été abandonnés vers 2100 av. J.-C. Dans toute la ville on trouve des traces d’incendie datées de cette époque indiquant clairement la cause de sa chute. En revanche, s’agissait-il d’un incendie accidentel ou volontaire ? Il est encore difficile de trancher mais l’échelle de l'événement donne du crédit à l’hypothèse d’une destruction militaire.

Si tel est le cas, on peut naturellement se poser la question : par qui ? À nouveau, plusieurs hypothèses sont envisageables : un conflit local avec la cité voisine dont les vestiges se situent à 25 km, une guerre régionale avec un autre royaume du Zagros, ou peut-être encore un anéantissement par un des rois d’Akkad ou de la troisième dynastie d’Ur, connus pour avoir mené des campagnes militaires dans la région à cette époque. D’ailleurs, le belliqueux roi Shulgi se vantait d’avoir détruit neuf fois le Lullubum. L’hypothèse est donc tentante.

Quel avenir pour le chantier de Kunara ?

Il reste beaucoup à apprendre à Kunara. Cependant, pour la seconde année consécutive après le premier arrêt dû au Covid, le chantier ne pourra pas avoir lieu en 2021. En effet, le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères a récemment rétrogradé la région de zone orange en zone rouge (formellement déconseillée). Même si une autorisation spécifique pourrait encore être délivrée, celle-ci arriverait trop tard pour que la mission ait lieu, remettant toutes les réponses espérées à sine die.

Sources

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